Disque

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Adieu l'enfance (Kwaidan Rec. & Le Label BS)

C’est une longue brune aux cheveux noirs, qui chante des mélopées pop avec une guitare et des synthétiseurs. D’une voix de sirène, elle pleure le sentiment océanique que vous avez perdu quelque part sur le chemin de la vie, et qui ne reviendra jamais. L’époque est sans pitié, amère, ironique : Agnès de La Féline est tout le contraire. Née à Tarbes d’une mère andalouse et d’un père absent, Agnès est une fille empathique, douce et mélancolique, qui a fait de longues études de philosophie. Elle écrit des articles, elle tient un blog, elle réfléchit à la musique d’aujourd’hui – quand elle n’en fait pas.

 

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Depuis près de cinq ans, sous le nom de La Féline, emprunté au film de Jacques Tourneur et à l’album des Stranglers, ce drôle d’animal sensible cultive, sur des formats courts, une œuvre profondément personnelle : des explorations électroniques sur Cent mètres de haut, de la pop ouvragée en espagnol et en anglais sur Wolf & Wheel, des reprises spectrales de Joe Meek et de Julee Cruise sur Echo.

 

Aujourd’hui, la Féline sort de l’ombre et dit adieu à l’enfance. Son nouvel album, paru le 27 octobre 2014 sur le label de Marc Collin, Kwaidan Records, a été longuement médité. Un disque rare et pur.

Assistée par Xavier Thiry aux claviers et aux arrangements, Agnès y trouve le fil d’un lyrisme sans vulgarité, d’une ferveur sans faux-semblant. Elle qui sait émouvoir comme peu de groupes français, elle refuse les faux ornements de la pop à l’épate. Musique dénudée qui envoûte sans mentir, qui ensorcelle sans tromper, le corps du disque est simple et beau, à la fois synthétique et organique : il se contente d’une voix, d’une guitare, d’une basse, d’un synthétiseur et d’une boîte à rythme, cousus ensemble, dans une sorte de patiente ascèse. Aux plus distraits seulement, le son rappellera les années quatre-vingt. Mais la musique de la Féline n’a rien du simple revival : c’est la biographie pop et profonde d’une petite fille française qui a grandi dans une ville de province avec la radio des eighties, avant d’aimer une pop littéraire et sombre, les disques de The Cure et des Cocteau Twins transmis par ses frères et sœurs, les sons de la techno minimale et les paroles des Smiths.

Nourrie de cette mémoire affective, La Féline marie la pop synthétique aux inflexions hispanisantes des cantejondos ou à des chants d’église et fait sonner tout cela comme personne… en français. On pense à Christophe, Murat, Manset, Hermine ou Nico, à « Sous quelle étoile suis-je né ? » du jeune Polnareff ou au « Jour se lève » d’Esther Galil. On pense surtout qu’il y a là une vraie personnalité musicale : dans le chant, dans la voix, dans les textes. Il est probable que certaines de ses phrases aussi claires que byzantines vous trottent longtemps dans la tête : les « gamins lookés » et « l’onde bizarre de l’époque » ; le « baiser déposé sur ton front » qui « repousse la ligne d’horizon » ; la « forêt de tes grandes espérances » ; jusqu’à « moderne, c’est déjà vieux » et ce « Rêve de verre », pur a cappella, beau comme un vitrail sous la lumière oblique, enregistré avec un dictaphone dans une chapelle toulousaine.

Paroles nocturnes et stellaires, routes sonores où l’on marche seul en attendant l’aube, le disque est un voyage au bout de la nuit de l’enfance. Il a cette unité forte ; ce lien au temps, intime et destructeur, où se construit tout de même une âme. Du monde moiré des «Fashionistes », défilé de jeunes dandys adolescents, graves et conscients, qui croient qu’ils vont mourir mais qui ne savent pas qu’ils vont d’abord vieillir, jusqu’au «Parfait Etat », dernière chanson sublime du disque, c’est le chemin tracé dans l’obscurité, d’une psyché émue et émouvante, vers une lumière toute naturelle. Car n’y a rien ici d’une complaisance dans la noirceur. Sous sa dentelle noire, Adieu l’enfance pourrait bien vous réchauffer. La Féline porte en elle cet espoir : que les choses les plus belles traversent les ombres et ressortent un jour de l’oubli. Avec une véritable force et une infinie tendresse, La Féline a sans conteste ce talent-là : transformer la tristesse en beauté bleu nuit.

Tristan Garcia

Adieu l’enfance.
LP, CD & digital.
Écrit et composé par Agnès Gayraud. Enregistré et réalisé avec Xavier Thiry.
Voix, chœurs, guitare électrique : Agnès Gayraud. Synthés JX3P, Korg ms10, Korg micropreset et TR 808 : Xavier Thiry. Basse : Sébastien Dousson. Violoncelle (« La Ligne d’Horizon ») : Sébastien Grandgambe
Mixé par Stéphane « Alf » Briat, au studio Bleeps. Masterisé par Chab, au studio Translab. Photographies : Alexandre Guirkinger. Artwork : PXLCRP
© Kwaidan Records 2014. Tous droits réservés.