CATALINA MATORRAL - CATALINA MATORRAL


FIN NOVEMBRE 2021


Catalina Matorral est une comète. Catalina Matorral est un duo. Marion Cousin, Borja Flames en constituent la double tête et les quatre mains. Au début des années 2010 on les appelait June et Jim, on s’en souvient. Quelques EP troublants avant de rejoindre le label Le Saule (cette petite table chevaleresque où l’inouï tient lieu de graal, où la chanson populaire est une avant-garde et l’avant-garde une féérie). Un premier LP, Les Forts évoquait le songwriting de quelques hobos-indies claudiquants piqués d’Amérique latine et contribuait à émanciper la chanson française de ses vieilles lunes. Noche Primera allait plus loin et s’ébrouait en transes diverses et sur des modes hétérogènes, des chants africains à la musique médiévale espagnole, de Purcell à Bach. Dans un psychédélisme à la bougie, il soufflait le chaud, il soufflait le froid. Le disque qui nous occupe aujourd’hui a mûri pendant sept ans sur un arbre tordu, dans l’ombre des mues respectives de Marion et de Borja, nourri et contaminé par leurs obsessions grandissantes respectives. Obsession de la première pour les chants et danses de la péninsule ibérique (un disque nu et naturel avec le violoncelliste Gaspar Claus où le fredon tremble parmi pizzicati froncés, bourdons maigres et arpèges lancinants, un autre en compagnie du duo d’électroniciens Kaumwald, à la croisée des récits vernaculaires et de la musique expérimentale, ébouillantant des chants très quotidiens dans une production insolemment moderne). Obsession du second pour la pop savante, synthétique et furibarde (deux albums d’imprécations en éboulis, entre Moondog et Battiato, pour aller vite, deux disques de messe phosphorescente conceptuels, épidermiques et dansants).De tout cela, Catalina Matorral est l’aberrant et réjouissant précipité. Un grand poème sériel où tout communique avec tout d’une chanson à l’autre, textes, musiques et obsessions, en un vaste cycle savamment construit. Un théâtre sonore où les androïdes rêvent de moutons électriques, un grimoire où les enluminures à main levée voisinent avec les circuits imprimés et où chaque phrase tient de la confidence indéchiffrable, du poème jivaro, de la formule à désorceler. Où le moindre son semble doué d’une pensée autonome. C’est peu dire qu’on est captivé, dès l’entame, par ce chant mixte qui va l’amble dans un vocodeur vaudou, sur un tapis roulant de basses artificielles. Les percussions cognent ou crépitent à l’orchestre au milieu des glitchs dans un paysage très inédit fait d’airain et de convulsions, quelque part entre le bocage normand et la base aérospatiale. C’est à la fois très mouvementé et très doux. La narration lunaire, les couplets entêtants et fragments pop, les synthés horizontaux, les technologies détournées : on croit parfois entendre un opéra composé par Robert Ashley ou Laurie Anderson sur un improbable livret de l’anthropologue Jeanne Favret-Saada, avec Brigitte Fontaine et Areski en hologrammes et régurgitant par surprise des bouts de folk contondant, de jazz binaire, de chanson baroque et de madrigaux fantômes. Micro-évènements, grands enchantements.Ce disque a été écrit et enregistré à deux, à tâtons n’interdisant pas la fièvre, en sept années comme on a dit, puis illuminé à terme par les furtives apparitions d’amis fidèles : Gaspar Claus au violoncelle, Igor Estrabol à la clarinette, à la trompette et au bugle, Renaud Cousin à la batterie, Ernest Bergez au violon et au mix coloriste de rebouteux-laboratin. À la croisée des mondes, des époques et des humeurs, Catalina Matorral invente littéralement et en musique une science-fiction curieusement rurale, confond poésie et magie blanche, met la chanson française en tension permanente entre le cosmos et le fumier. Notons que c’est à l'enthousiasme d'Hisham Mayet, fondateur des mythiques Sublime Frequencies et grand collecteur de musiques sans frontières, qu’on doit de voir aujourd’hui publié par Via Parigi, nouveau label prometteur, cet étourdissant astéroïde qui est une comptine, qui est un trou noir.

LP,Album 24,00