Tito - Quetzalcoatl


AVRIL 2020


"En fouillant dans les profondeurs de la musique électronique mexicaine, je suis tombé par hasard sur une oeuvre qui semble venue d’un autre monde, ou plutôt de la rencontre de deux mondes : d’un côté les civilisations précolombiennes, principalement aztèques et mayas sur le territoire où je me trouve actuellement, et de l’autre le capitalisme des années 70, en proie à des contestations toujours plus intenses de son modèle. Cette rencontre se déroule en 1977, par l’entremise d’un énigmatique groupe qui pourrait avoir emprunté son nom au célèbre dirigeant communiste yougoslave, à moins qu’il ne fasse référence à l’Indien Tito Yupanquin, qui aurait sculpté la Vierge Noire de Copacabana… (...) Ce que j’aime d’abord dans ce disque, c’est son apparente naïveté, la simplicité de ses mélodies, mélodies qui reconstruisent donc une certaine idée de la musique précolombienne, mêlée à des expérimentations électroniques. Il y a un côté suave et humide, sans volonté d’intellectualiser à tort et à travers les élans mélodieux, une voie que pas mal des groupes prog ne se privaient pourtant pas d’emprunter à la même époque. Entre mélancolie et cœurs arrachés, cet album épique mise tout sur l’émotion pure, directe. Des morceaux comme « La Vida » ou « Exódo » donnent envie de pleurer toutes les larmes de son corps dans un mouchoir déjà détrempé de toutes les douleurs passées. Et que dire de ces bruits étranges, presque mystiques, qui traversent l’album ? De ces bleeps et de ces grosses nappes abyssales, venues de fantasmagories où des chimères jouent du synthé sur des nuages peints de l’écume de nos rêves les plus inavoués ? Incontestablement, Quetzalcoalt est précurseur de la musique expérimentale locale future. Je n’ai pas trouvé d’autres groupes mexicains de ces années-là qui emploient autant les nouveaux instruments électroniques apparus dans la décennie 70. L’autre chose touchante dans cet album, c’est l’usage simpliste des boîtes à rythmes. On sent clairement que le groupe tâtonne avec la Roland TR-77 (qui est apparue en 1972) et cela donne des morceaux géniaux comme « Anahuac », « Sequia Y Muerte », « Profecia » ou « Retorno de Mal », qui chacun ont un seul et unique beat se répétant du début à la fin du morceau, avec quelques infimes variations. C’est un peu comme si la technologie capitaliste – bruyante, mécanique et industrielle – tentait un mariage impossible avec la sagesse pluri-millénaire des civilisations précolombiennes. Cet album serait-il donc la tentative inespérée d’un funambule qui aurait voulu, sur un fil de soie, relier un immense building métallique à une montagne aux fumées sacrées ? (...)" Raoul Tarez https://musique-journal.fr/2020/01/07/le-groupe-prog-tiersmondiste-qui-fantasmait-la-musique-azteque/
lp 21,00