Disque

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When Our Place Was Infinite

La lecture de Flore Avet :

Je suis montée, gare St Lazare dans un train à wagons ancien. Inspirant, odorant et glacial, le chauffage était cassé. Pendant tout le voyage, les mains serrées entre mes jambes, je cherchais la chaleur.

Ma mère m’avait appelée, il fallait que je vienne dès que possible.

Alors je suis venue, par le train des vacances et des fêtes de famille. Dans ce compartiment il y avait une odeur d’hiver, l’odeur de l’eau glacée, une âcreté délicieuse.

J’étais venue sans rien, sans gants. Dans une heure, maman serait là, elle m’attendra dans la salle des pas perdus de la petite gare en pierre.

Nous avons fait le voyage en silence. Nous étions contentes de nous revoir. J’allais à la cave, comme par habitude, fouiner dans les objets oubliés déposés sur des étagères de fortune. Pour descendre à la cave il fallait passer 6 marches dans l’obscuritétotale, puis chercher l’interrupteur.

Quelqu’un avait débarrassé la cave. Dans la lumière aveuglante, au milieu de la poussière trônait un rutilant buffet en acajou. Le buffet de chez mamie. A la cave.

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When Our Place Was Infinite est le premier album d’Emilienne Apple.

Autoproduit, il est l’aboutissement de premières compositions folk intrépides, spontanées, à la candeur trompeuse. Les textes, tantôt personnels et amers, tantôt absurdes et légers, habillent ces neufs chansons pour former un ensemble raffiné. On dit souvent que le premier disque est le plus important, celui qui nous représente le plus. When Our Place Was Infinite est sans nul doute un album qui nous laisse apercevoir les émotions, les goûts et les influences de la jeune artiste. Dans son enfance d’abord, où les vieux vinyles de rock 60’s que son père a mis sur des cassettes audio passent en boucle dans la voiture et grâce auxquelles bande magnétique et bande d’asphalte resteront alors inconsciemment liées.

Au conservatoire, où elle apprend le saxophone et le solfège pendant de longues années, au lycée, où elle prépare un bac musique. Et enfin, dans sa chambre où s’entassent les instruments de musique qu’elle découvre souvent par elle même : Emilienne entame une collection de flûtes en tout genre, se procure un bandonéon, frappe sur la batterie de son frère et essaye le piano de sa sœur. Mais Emilienne Apple – un anglicisme de son deuxième prénom – ne nait véritablement qu’en 2010, après un an d’études à Berlin et la découverte de l’univers folk et antifolk. Pour la première fois, elle laisse tomber tous ses instruments et se découvre un goût pour l’épure musicale, façon Bill Callahan, Elliott Smith ou Leonard Cohen. De retour à Paris, elle sait que dorénavant, c’est cette musique qu’elle veut composer. Elle se met alors à créer ses propres chansons au ukulélé. Comme inspiration, une multitude d’influences : des livres, des pays plus ou moins lointains, des films plus ou moins anciens, et des paysages, souvent mis en avant dans sa musique. Des lieux que l’on découvre avec ses chansons et que l’on a l’impression d’avoir déjà visité dans un lointain souvenir.

Très vite, elle se met à la guitare et promène ses mélodies brumeuses dans plusieurs salles parisiennes. Au printemps 2012, il est temps d’enregistrer. Elle choisit comme guide Alexis Campet: ingénieur du son, arrangeur, compositeur et multi-instrumentiste. Ensemble durant plusieurs mois, ils travaillent sur la création de l’album. Elle apporte la douceur, les mots, les sons, sa voix enfantine qu’il orne discrètement et arrange avec pertinence.

When Our Place Was Infinite est un album qu’on croirait là depuis toujours. Un disque qui sonne comme un conte, un voyage quelque part vers le grand ouest américain, les rives du Mississippi, les rues de Nashville, les marches en brique des maisons londoniennes et les petites chambres de Paris où craque le parquet refroidit par l’hiver.

Entre ici et nulle part.