Disque

De La Jolie Musique

Mémoire Tropicale

La lecture de Flore Avet :

“Tu ne le savais pas, mais ce trajet était le premier pour moi.

Du moins comme ça.

Nous étions au pays-matrice. Le pays – le seul – qui n’ait jamais bougé d’un iota. Le seul au monde sur lequel aucune herbe n’ait plus poussé plus haut, aucune grange écroulée, aucun lac asséché. Le pays de la maison.

Seulement moi. Grandie en taille et en horizons acquis. Le luxe des enfants du pays, rentrer et sortir de l’œuf à loisir, avec un invité : toi.

Durant ce trajet, il y avait plusieurs choses éternelles : l’AX rouillée blanche de papa, les odeurs de tabac et de saleté, âcres et délicieuses.

Que se passe-t-il dans cette voiture pour qu’elle en soit sans cesse, hystériquement remplie de miettes et papiers de bonbons bergamote ?

La route vers la maison, où de minutes en minutes l’estomac se colle jusqu’au fond de la gorge, les lapins qui peuvent surgir, les nids de poule, l’embrayage capricieux.

Nous étions dans le pays-toujours, et je conduisais pour la première fois de nuit.

Sur la route la plus acrobatique du monde.

Rien ne pouvait nous arriver. J’avais gagné le permis de toujours.”

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“Erwann Corré et sa jolie musique sont des personnages comme on en rencontre peu dans la pop française actuelle. Une dégaine graphique, une démarche oblique, un premier contact tout en souplesse dégingandée et puis, quelque secondes plus tard, des pics d’émotion et d’ambition indomptés. Comme tous les grands solitaires, Erwann Corré n’a pas peur de s’entourer. Sur cet album, il multiplie tout : les musiciens, les voix, les pistes, les genres, les références. Pendant les deux ans qu’a duré la réalisation de ces treize titres, Corré a donné à ses idées luxuriantes un perfectionnisme acharné, épaulé en cela par le talent d’horloger de Raphaël Ankierman à l’enregistrement et à la production.

Écoutez bien Mémoire Tropicale : de loin c’est une jungle, de près c’est un jardin à la française.

A la manière des tropicalistes brésiliens, De La Jolie Musique charge la barque des rythmes et des arrangements, mélange les époques et les continents (Talking Heads, Manset, Gorillaz, Gainsbourg, Fela, Elli & Jacno, Tom Zé) sans hiérarchie ni obsession du bon goût. La géométrie variable de son orchestre répond au quart de tour à toutes les tocades du manitou, prêt même à forcer sciemment le trait pour insinuer le doute dans ce grand éclat de rire pop.Souvent, l’humour brut et sauvage de ces chansons se fige en quelque chose de glacé et borderline. Si Mémoire Tropicale rappelle parfois la naïveté apparente des tableaux du Douanier Rousseau (« Establishing Bling Bling », « The Last Unicorn », « Le Départ en Vacances ») c’est parce qu’il abrite un cœur en clair obscur : on parle là du diptyque fantastique (à tous les sens du terme) « Métamorphose »/ « Plein Soleil », dont l’éclat trouble rejaillit en retour sur tout le disque. Mémoire Tropicale a longtemps dû s’appeler Safari. Le titre a changé au dernier moment. Comme si l’expédition trépidante des origines s’était muée, en cours de route, en un périple mental, fantasme stylisé où l’exotisme devient amer, où l’amour devient une chanson.

Écoutez bien cet album : de loin c’est une fête, de près c’est une faille.”

Maxime Chamoux

De La Jolie Musique

Plein Soleil