Disque

benjamin petit delor

Kouté Jazz, A French West Undies Jazz Collection (Heavenly Sweetness)

Dans l’un de ses ultimes recueils, “L’Intraitable beauté du monde” adressé à Barack Obama, le philosophe et poète martiniquais Edouard Glissant entend le jazz, dont il fut par ailleurs grand amateur, comme une “musique née du phénomène de créolisation”… “Pour se reconstruire, les Noirs dans le nouveau-monde n’expriment pas quelque chose qui existe déjà : le chant africain leur a été confisqué. En revanche, il y a plus que cela : la trace de ce chant. C’est le cas du jazz, mais aussi du reggae, du calypso, de la biguine, de la salsa… Cette trace s’exprime aussi dans les tambours : guadeloupéen, dominicain, jamaïcain, cubain… Aucun n’est le même, tous repartent de cette idée de trace, la cherchent et se mettent en relation.”

Cette sentence du même Edouard Glissant, interrogé sur cette relation entre jazz et Antilles quelques temps avant sa mort en 2011, éclaire le propos de cette sélection : Kouté jazz, la trace tout à fait évidente au regard de l’histoire, encore bien présente d’un jazz typiquement “antillais” qui malgré le peu d’échos médiatiques est parvenu à traverser le temps, faisant même aujourd’hui référence chez de nombreux amateurs de jazz spirituel.

“Champs de cannes, champs de coton !”, tonnait le chanteur guadeloupéen Guy Konket. Décédé en 2012, le chantre du gwo ka avait le sens de la formule ajustée : celle-ci souligne à qui en douterait le cousinage de ces deux sphères musicales nées de la ségrégation et l’exploitation économique. Il suffit d’écouter un chanteur de boulagyel, ce tambour de bouche qui constitue le point paroxystique d’une soirée lewoz, pour entendre l’écho des meilleurs scatteurs du bop ! On pourrait multiplier à l’envie les citations qui témoignent de la proximité esthétique de ces deux communautés artistiques qui partagent la même histoire, la traite négrière dont les musiques afro-américaines comme antillaises évoquent le triste souvenir pour mieux l’exorciser. Pas de doute, ces bandes-son portent la rumeur des siècles, les plaintes de l’océan, au fond de l’Atlantique noir si bien dépeint par le sociologue britannique Paul Gilroy. Pour certains, comme l’averti Jean-Christophe Averty, sans l’irruption du volcan qui réduit en cendres Saint Pierre en 1902, le jazz serait peut-être même né en Martinique… C’est dire. Le jazz prendra finalement racine, et la forme que l’on sait à La Nouvelle Orléans, dans les quartiers créoles, peuplés notamment par les Haïtiens et autres Antillais débarqués depuis 1802.

Le jazz et les Antilles, c’est donc une vieille histoire, dont on trouve traces dès les premiers enregistrements. D’Alexandre Stellio à Jean-Claude Montredon, d’Al Lirvat à Marius Cultier, de Jacques Coursil à Mario Canonge, la liste est longue de ceux qui ont établi une connexion durable entre ces deux univers si proches. Pour qualifier le jazz antillais, on parlera aux premières heures de swing caribéen, de jazz biguine, une vague qui va débarquer en Europe dans l’entre-deux-guerres. “Les Antillais ont apporté beaucoup de musiques dans leurs bagages, mais les Français ne se sont alors pas rendu compte que le chaînon manquant entre les Etats-Unis et La France, c’étaient les Antilles !”, se souvenait en 2002 le poète Roland Brival, dont le cultissime Creole Gypsy était alors tout juste réédité.

Des orchestres taillés pour les bals nègres qui fleurissent à Paris (dont celui de la rue Blomet et la Canne à Sucre dans les années 1950) aux solistes qui marchent dans les pas des boppeurs (le saxophoniste Emilien “Mr Sax” Antile, le guitariste André Condouant, le pianiste Michel Sardaby, les clarinettistes Robert Mavounzy, Sam Castendet…), les Antilles ont ainsi envoyé des bataillons de musiciens, des dynasties entières, à l’instar de la famille Fanfant, de Roger qui était directeur d’orchestre dès les années 1920 à Jean-Philippe qui fut l’un des piliers de la scène ultramarine parisienne des années 1990. Emblématique, la fratrie Jean-Marie dont le plus connu va traverser l’Atlantique au début des années 1970, non sans avoir précédemment enregistré un magnifique trio (disque Debs) qui constitue l’antichambre de ses futures “biguines réflexions” au prisme du jazz… Le pianiste Alain Jean-Marie y cherche déjà la note bleue dans les mélodies créoles. Le futur ami de tous les Afro-Américains de passage à Paris va se faire connaître en rejoignant l’orchestre de La Cigale, piloté par le tromboniste Al Lirvat. Himself, l’homme qui avait inventé vingt ans plus tôt, en réponse au bebop de Charlie Parker et au cubop de Chano Pozo, le wabap ! Deux ans plus tard, la ère, celle du biguine jazz.

C’est justement à cette épique époque, les années 1970 et 1980, que renvoie la présente sélection. Aux Antilles comme à Paris, l’heure est alors au retour des musiques racines mais aussi au free jazz, à l’image du Guadeloupéen Gérard Lockel dont l’atonal et modal “Gwo Ka Modèn” entend faire résonner l’âme du jazz libre sur l’esprit des tambours guadeloupéens, tandis que le Martiniquais Eugene Mona tisse de subtils liens entre le jazz et la musique bélé, réformant la musique des mornes. S’ils ne sont pas présents dans cette sélection, ces deux figures tutélaires ont considérablement marqué les jeunes générations qui sont tentées par d’inédites expérimentations, en tout genre. Mais celles-ci ont aussi beaucoup écouté le funk et la soul music, voire le psyché et pour certains la folk. Au diapason de la jeunesse mondiale, la nouvelle génération antillaise poursuit dans cette troisième voie, une synthèse originale de toutes ces influences musicales, où les espoirs et colères d’une planète alors en pleine reconfiguration s’expriment au pluriel de leurs subjectivités. Les paroles des cousins antillais sont là encore bien souvent en phase avec les “brothers” états-uniens : elles traduisent une réalité encore trop souvent quotidien scandé en noir et blanc.

“Samba Arawak” pour Guadeloupe Reflexion, en fait un jazz funk “enfiévré” en l’honneur des premiers habitants de l’île ; jazz biguine totalement relooké par Camille Soprann Hildevert, qui reprend dans le même disque la toujours fraîche “Petite Fleur” de Sydney Bechet ; jazz soul dans la droite veine des productions churchy de Blue Note pour la “Prière au Soleil” de Ti Marcel ; jazz gwo ka lorsqu’Edmony Krater évoque sa “Gwadloup” natale, latin jazz épicé de funk pour Paul Louis quand il convoque “Yasmina”… Les pistes de réflexion entre jazz et musiques antillaises sont multiples. Si chacun donne sa version de ce mix “tropical”, tous conservent une couleur “locale”. Bien entendu, les parties rythmiques demeurent arrimées aux tourneries des tambours, notamment les 7 rythmes majeurs du gwo ka, ou la musique bwa-bwa… Néanmoins l’affirmation de l’identité spécifique de ce jazz “antillais» passe bien souvent par une manière particulière d’aborder la trame mélodique, par le traitement également très singulier des parties so-
listes.

Que ce soit pour une envolée dans la grande tradition des mornes pour le mystique flûtiste Max Cilla, dont les sensuelles volutes font penser aux plus belles circonvolutions des jazzmen spirituels, comme pour la guitare et le saxophone épileptiques du thème “Foukie”, non loin des bandes stratosphériques du violoniste Michael Smith ou du guitariste Sonny Sharrock… Signée par le Synchro Rythmic Eclectic Language de Louis Xavier (un hommage au grammairien du jazz Ornette Coleman ?), cette rareté, jamais publiée, ouvre des perspectives étonnantes et horizons pour le moins en voûtants ! Aussi improbable qu’imparable, ce titre conclut de la meilleure des manières l’heure passée autour d’un jazz antillais, dont on ne peut au bout du compte raisonnablement guère cerner les contours et détours. À l’image de la “poétique de la Relation” (toute autre) au monde théorisée par Edouard Glissant sous le vocable créolisation. Soit “la mise en contact de plusieurs cultures ou au moins de plusieurs éléments de cultures distinctes, dans un endroit du monde, avec pour résultante une donnée nouvelle, totalement imprévisible par rapport à la somme ou à la simple synthèse de ces éléments.”

N’est-ce pas là la plus juste définition de cette présente bande-son ?

Jacques Denis