Disque

verone la percée

LA PERCEE

La lecture de Flore Avet :

C’est une étrange sensation, que de devoir, pour préparer une recette délicieuse, passer par un calvaire de larmes et de crispation.

D’abord, peler les oignons. Les couper en très fines tranches. C’est une douleur pour laquelle on est incapables d’acquérir la moindre expérience. Aucun soulagement au fil du temps, aucune facilité. Les oignons ce sont comme de régulières bouffées de souffre jetées aux yeux. Tout est douloureux alors.

Les mains infectées de jus, les épaules recroquevillées, les yeux baignés de larmes acides, paupières closes, mais les pupilles irrésistiblement attirées vers le haut, qui veulent percer la membrane fragile.

Préparer un bain très chaud, 150 ml de vinaigre, 50 ml d’eau, 40g de sucre.

Et puis alors les vapeurs acides se dissipent d’elles même. On ne peut rien faire. Se laver les mains, prendre l’air. Rien, que de l’agitation tout ça. Cette douleur atroce qui débouche sur cette merveille :

Verser sur les oignons, fermer les bocaux. Attendre.

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VERONE arrive avec son 3e album, La Percée. Du premier album Retour Au Zoo qu’on avait pu alors logiquement affubler du qualificatif “électro”, il ne reste pas l’outil, mais l’intention. Point de synthés ou de boîtes à rythmes comme à l’époque, au contraire. Enregistré en groupe avec des instruments “organiques” et en prise live, ce nouvel album laisse transpirer la sérénité relative des ambiances insulaires, faite de ces certitudes inquiètes des tempêtes que demain ne manquera pas d’amener, sûres néanmoins de leur place au milieu des éléments. C’est sur l’Île aux Moines que le duo Fabien Guidollet / Delphine Passant a débarqué avec quelques amis pour mettre en boîte de façon beaucoup plus directe qu’auparavant ce nouveau disque, l’album épuré longtemps rêvé. Sammy Decoster (co-réalisation, tambour, guitare, scie, choeurs), Claire Redor (harmonies vocales), Mathieu Denis (contrebasse, batterie) : une formation réduite qui a pu prendre son temps et cela s’entend. C’était le but, l’intention.

L’intention donc. Car sur des chansons comme “La Vallée”, “Izenah” ou “Suspends tes chaussures”, ballades primales rythmées de tambours originels, il plane comme l’ombre du Alaska qui ouvrait leur premier album, véritable manifeste qui frappa alors les esprits. Qui d’autre que VERONE ose ces ambiances down tempo, profondes, poignantes mais sans l’ombre du moindre pathos, riches mais jamais intimidantes, intimes mais universelles ? Mélodiques aussi, à l’instar d’un “Fish Pedicure” très représentatif de cette capacité du groupe à aller chercher ce qu’il y a de plus aérien, avec des mots qui chez d’autres sonneraient trop terre-à-terre.

Car l’humour pince-sans-rire, l’angle presque dada et parfois l’univers foutraque des fêtes foraines qui firent la surprise de leur 2e album La Fiancée du Crocodile en 2010 sont toujours là, comme sur l’incartade rock du 1er single “Quand Même” ou la plaisante tocade “Fêlée Mon Gars Ta Coque”. Fabien n’a également pas son pareil pour s’aventurer sur des terrains légitimement réputés “glauques”, où il n’y a guère âme qui vive dans le répertoire francophone, ceux de l’âge cette fois (“Mamie”, “Vieille Peau”), comme un écho au “Être Beau Ou Mourir” du précédent album. Quant à Delphine, elle tisse entre guitares, pianos et banjos une dentelle où vient s’accrocher, se cristalliser l’émotion palpable des textes et de l’interprétation. Toujours, la poésie et l’humour permettent à VERONE de rester sur le fil, voire et cela est nouveau, une profonde tendresse (Bleu), peut-être qui sait l’évolution logique pour un duo qui est également couple à la ville.

Où allons nous, semble toujours se demander VERONE… Ce nouvel album nous apporte une première réponse quant à leur propre trajectoire, singulière entre toutes, admirable par son intégrité, remarquable aussi par son identité qui s’affirme et s’assume de mieux en mieux, tel l’intrigant portrait au collodion dévoilé par la pochette, illustrée par Sophie Milner (Mumford & Sons). La Percée, il s’appelle La Percée