Description
After Geography a encore frappé — et cette fois, avec une intensité qui transcende le simple live. A Hundred Mixed Emotions Live n’est pas une captation de concert parmi d’autres : c’est une réinvention en temps réel de leur répertoire, où la spontanéité du direct se marie à une production soignée, presque cinématographique. Le disque, pressé en vinyle par Dangerhouse Skylab et KRML Records, respire l’énergie des nuits parisiennes, mais aussi la maturité d’un groupe qui a su digérer ses influences post-punk, indie rock et shoegaze pour en faire quelque chose d’uniquement sien. Dès les premières notes de Slippin’ Away, on comprend que cette version live n’est pas un simple document : c’est une réécriture, où les guitares saturées de Gemma (A2) s’étirent comme des ombres sur un mur humide, tandis que la batterie de A Certain Elation (B2) pulse avec une précision presque métronomique, rappelant les meilleurs moments de The Soft Bulletin revisité par les DIIV. La prise de son, à la fois brute et nuancée, capture les imperfections du live — un souffle, un grésillement — comme des éléments organiques, loin des enregistrements trop lissés du commerce.
Le cœur du disque bat dans A Hundred Mixed Emotions (B1), titre éponyme qui donne son nom à l’album. Ici, After Geography atteint une forme de transcendance : les riffs de Thomas Poli (guitare) et Julien Barbagallo (basse) s’entrelacent comme des lianes, tandis que la voix de Pierre Guénot oscille entre murmure et cri, portée par une mélodie qui rappelle les sommets de The Cure croisés avec l’urgence de Protomartyr. Le morceau, construit comme une symphonie rock en miniature, alterne entre des passages calmes, presque méditatifs, et des explosions sonores où les guitares se répondent en écho, comme dans un tunnel. La production, signée par le groupe lui-même, joue avec les dynamiques : les basses résonnent dans les entrailles du vinyle, tandis que les aigus crissent comme des étincelles. C’est à la fois chaotique et maîtrisé, une contradiction qui fait toute la force de ce live.
Le reste de l’album alterne entre des moments de grâce et des fulgurances plus sombres. Gemma (A2) est un chef-d’œuvre de tension : la guitare slide de Poli glisse sur une ligne de basse hypnotique, tandis que Guénot chante avec une mélancolie qui rappelle Leonard Cohen dans ses moments les plus désabusés. À l’inverse, A Certain Elation (B2) est un coup de poing : un rythme implacable, des paroles cinglantes, et une énergie qui rappelle les débuts de The Strokes, mais avec une sophistication harmonique qui les dépasse. Les transitions entre les morceaux sont fluides, comme si le groupe avait conçu ce live comme une seule longue pièce, où chaque titre est un mouvement d’une sonate rock. Même les silences entre les plages sont calculés, comme pour laisser respirer l’auditeur avant de le replonger dans l’abîme.
Si A Hundred Mixed Emotions Live a un défaut, c’est peut-être sa brièveté — à peine 25 minutes, une durée qui peut frustrer ceux qui espéraient une immersion plus longue. Mais c’est aussi sa force : en condensant l’essence de leur art en un format serré, After Geography prouve qu’ils n’ont pas besoin de remplir des albums entiers pour marquer les esprits. Ce disque est une déclaration d’intention : un groupe qui refuse de se reposer sur ses lauriers, qui joue comme s’il était en train d’inventer le rock à chaque concert. Pour les amateurs d’indie rock français, c’est une pépite ; pour les autres, une invitation à découvrir l’un des groupes les plus excitants de la scène hexagonale. À écouter à fond, de préférence dans le noir, avec un verre de vin rouge à la main.