Description
Avec Ecstasy Of Mankind, Carl Harvey signe un voyage dub aussi envoûtant que déstabilisant, où les basses grondent comme un orage lointain et les mélodies s’étirent comme des ombres sous la lune. Ce cinquième album du vétéran jamaïcain, sorti sur le label Real Rock, confirme son statut de maître des atmosphères dub, tout en y injectant une modernité subtile, presque cinématographique. Harvey, dont le nom résonne depuis les années 1990 avec des productions comme Dub Plate Special ou Dub Encounters, a toujours su marier la tradition du dub – ces échos hypnotiques, ces ruptures rythmiques – avec une touche de contemporanéité, et ici, il pousse l’exercice plus loin encore. Le résultat ? Un disque qui respire à la fois l’héritage de King Tubby et les fulgurances électroniques d’un producteur comme Scientist, le tout enveloppé dans une production d’une clarté cristalline, presque paradoxale pour un genre souvent associé à la boue sonore.
L’album s’ouvre en trombe avec World Of Confusion, un morceau où la basse de Dean Fraser, légendaire saxophoniste, trace une ligne mélodique obsédante, tandis que les effets de delay et de réverbération sculptent un paysage sonore à la fois chaotique et organique. Peace Truce et Ecstasy Of Mankind (le titre phare) confirment cette maîtrise : le premier, avec ses nappes de clavier qui flottent comme des nuages, et le second, où les guitares saturées de Dwight “Brother Dee” Pinkney s’entrelacent avec des percussions qui claquent comme des coups de feu lointains. Harvey évite l’écueil du dub trop prévisible en variant les textures : Mercury Stars joue sur des harmoniques cristallines, presque new age, tandis que Breezing mise sur un groove minimaliste, presque dubstep avant l’heure, où les basses vibrent comme des cordes de basse électrique.
La face B explore des territoires plus sombres, voire politiques. Late Night Raver est un morceau hypnotique, où les basses pulsent comme un cœur fatigué, tandis que Bishop Muzorewa – hommage au leader zimbabwéen controversé – mêle des samples vocaux à des rythmes qui évoquent à la fois le dub roots et le dub techno. Break Out et Misty Night sont des pépites : le premier, avec ses breaks saccadés et ses effets de phaser, rappelle les expérimentations de Lee “Scratch” Perry dans les années 1970, tandis que le second, plus contemplatif, laisse la place à des mélodies de guitare qui s’évaporent dans un brouillard sonore. La conclusion, Guitar Inferno, est un feu d’artifice : les six cordes de Pinkney y crépitent comme des flammes, tandis que les effets de feedback et de réverbération transforment l’instrument en un orchestre à part entière.
Ecstasy Of Mankind n’est pas un simple album de dub : c’est une méditation sur le chaos et l’ordre, la tradition et l’innovation, la violence et la paix. Harvey y prouve que le dub peut être à la fois une musique de danse et une musique de réflexion, un genre capable de porter des messages sans jamais sacrifier son groove. La production, signée par Harvey lui-même, est irréprochable : chaque instrument respire, chaque effet est placé avec une précision chirurgicale, et le vinyle, pressé avec soin, restitue une chaleur analogique qui manque cruellement aux productions numériques contemporaines. Si vous pensiez que le dub était un genre figé dans le passé, ce disque vous fera changer d’avis. C’est du dub pour les puristes, mais aussi pour ceux qui cherchent une musique capable de transcender son époque.
