Description
L’histoire de Mar Vista commence dans le Nord de la France, à Lille, au début des années 1970, par la rencontre de deux passionnés de musique : Claude Cuvelier et Jean Skowron. Leur connexion se fait par l’intermédiaire du frère de Claude. À cette époque, Jean se distingue déjà lors de concerts de blues par une approche sonore singulière : il place des micros dans des valises qu’il frappe pour produire des sons bruts et primitifs – une démarche expérimentale qui impressionne immédiatement Claude.
Claude, nourri par la scène rock des années 60 avec son premier groupe The Eaglestones, avait déjà un parcours musical bien entamé. Après la dissolution de ce groupe à la fin de son service militaire, il explore en solo des sonorités folk et blues, tout en découvrant de nouvelles influences majeures : Terry Riley, La Monte Young, la musique balinaise, ainsi que la scène allemande émergente – Kraftwerk, Popol Vuh, Tangerine Dream, Ash Ra Tempel, Neu!, Klaus Schulze.
Jean, de son côté, puise son inspiration dans Pink Floyd, Alan Parsons ou encore Tangerine Dream. Rapidement, une vision commune se dessine : créer une musique répétitive, planante, libérée des formats traditionnels. En 1973, ils donnent naissance à Mar Vista, avec l’envie de composer des œuvres longues, immersives, parfois construites autour d’un seul accord, dans l’esprit de la musique balinaise.
Le duo s’équipe progressivement : un Mini Korg en 1972, un synthétiseur Yamaha, un orgue Farfisa, et même une boîte à rythmes découverte par hasard lors d’un passage télévisé d’Henri Salvador. Le home-studio devient leur sanctuaire créatif. Jean travaille sur un magnétophone Teac 4 pistes, Claude sur un modèle Phillips. Chacun compose librement sa propre face du futur album, tout en collaborant sur les idées de l’autre. Alors que la face A portée par Jean est davantage ancrée dans les musiques prog électronique de l’époque sous influence de Heldon, Amoon Düül, ou Soft Machine. La face B qui porte davantage l’empreinte de Claude et de ses influences (Terry Riley, La Monte Young) se veut beaucoup plus expérimentale et consiste en une grande plage instrumentale trippée de 22 minutes.
Sur ce disque, Jean compose notamment «Her Eyes Are Closed» (avec sa femme) et imagine l’introduction sonore avec un réveil. Les transitions atmosphériques sont réalisées à partir de «white noise» généré par un synthé Yamaha.
En 1976, après avoir essuyé les refus de plusieurs labels (ils auraient rêvé de signer sur le label Brain de Dusseldorf (Neu!) mais n’ont pas osé leur envoyer leur morceaux), ils auto-produisent «Visions of Sodal Ye», un disque rare tiré à 150 exemplaires, et pressé par Le Kiosque d’Orphée. Les pochettes sont faites main. Une photo est collée de chaque côté de la pochette, et le nom du groupe ainsi que le titre de l’album sont écrit avec du vernis à ongle saupoudré de paillettes argent. Malgré une diffusion confidentielle à sa sortie, l’album est aujourd’hui considéré comme l’un des plus remarquables albums du genre sorti en France. Un second projet d’album inspiré par l’univers de H.P. Lovecraft était en gestation, mais les responsabilités familiales viendront freiner cet élan créatif.
Claude Cuvelier
Concernant les concerts, le groupe se produira peu en live, jouant pour l’essentiel dans les circuits squats ou anarchistes de l’époque. D’ailleurs dans cette réédition que vous tenez entre les mains, le second vinyle composé d’inédits, reprend des morceaux improvisés, sans synthés, qui ont été enregistrés en live en aout 1973 sur une colline près de Valence, dans le jardin de la maison d’amis (Hervé et Martine). Ces titres retrouvés figuraient jusqu’à alors sur une k7 détenue par l’un de leur proche. Les titres Expedition et Crash73 quand à eux sont de 1975 et sont restés à l’état de démo.
Les années passent, les deux musiciens prennent des chemins différents. Claude reste actif dans le milieu musical, entre radios, foires aux disques et fanzines comme L’Écho d’Hector ou Le Poireau Gabardine. La disparition de Jean marquera profondément Claude, mais ne l’empêchera pas de revenir à la musique. Poussé par la nostalgie de Mar Vista, il remet ses synthétiseurs en route, modernise son équipement, et reprend la création.
Mar Vista ne s’est jamais vraiment arrêté. Il survit comme une pulsation discrète mais persistante, à l’image de sa musique : hypnotique, libre, et résolument en dehors des sentiers battus.
Sacha Sieff et Jean-Baptiste Guillot