Description
FIN AVRIL 2023
Fouillant au plus profond des entrailles du raï, voilà une compilation qui évoque ses folles années et s’entend comme une cure de jouvence pour le genre oranais, version sulfureuse et souterraine… Très belle idée, donc, de puiser dans des cassettes introuvables pour confirmer que c’est dans les vieilles marmites oranaises que l’on trouve le bon raï. Il y a à peine cinquante ans, personne n’aurait parié un centime sur un genre condamné à tourner en rond en Oranie sa région d’origine, tapi au fond d’une de ces nombreuses discothèques tapissant la corniche oranaise. Dans ces lieux de vie underground, des chanteurs à orchestration minimaliste, faute d’espace, faisaient pleurer dans leur bière (ou rigoler dans leur Whisky…sec) un public toujours excité par des chansons transgressives, sonnant comme un défi à l’ordre moral et bien-pensant, sur fond de trompette, guitare électrique, accordéon et percussions diverses. Au cours de ces années pré et post-indépendance (1950-1970), le raï s’est urbanisé grâce à une génération qui a grandi entre bitume et béton, au son de la flûte traditionnelle, mais aussi et surtout à l’écoute du twist, de la variété française et du rock.
Ils se nommaient Boutaïba S’ghir, Messaoud Bellemou, Groupe El Azhar, Younès Benfissa ou Zergui et ils légueront aux chebs qui ont pris la suite leur bouquet de chants qui vont retrouver une seconde jeunesse. Oran, la capitale de l’Ouest algérien, en sera le centre névralgique.
Dominée à l’ouest par la montagne pelée de l’Aïdour, avec un pied sur une magnifique baie ouverte et un autre sur le profond ravin d’un oued depuis longtemps desséché et recouvert par des immeubles, Oran est certainement la ville la plus européenne d’Algérie. Et cela, en dépit de sa casbah, son sanctuaire édifié en 1793 sous le règne du Bey Othmane le borgne et dédié à Sidi El Houari, saint patron de la ville, souvent louangé dans la chanson raï et sa mosquée du Pacha, datant du XVIIIème siècle et bâtie à la mémoire des expulsés d’Espagne en 1492. C’est bien le moindre quand on sait qu’Oran, anciennement connue sous le nom berbère d’Ifri (la caverne), a été conçue en 903, sous le nom de Wahrane (les lions en berbère) par des marins andalous. Mais ce qui saute le plus aux yeux, ce sont les sites chrétiens, dont beaucoup ont été légués par les Espagnols qui ont occupé, dès le début du XVIIème, la cité pendant deux siècles. Citons l’église Saint-Louis, la cathédrale du Sacré Cœur ou la chapelle de la Vierge. Oran a la chance d’avoir la mer, ici d’un bleu plus intense qu’ailleurs, et des forêts de pins alentour et au-dessus, du côté de Santa Cruz. Bref, elle est riche d’influences hispaniques, andalouses, turques, arabo-berbères et françaises.
Ce cosmopolitisme a forgé son caractère le plus souvent enjoué. A Oran, on a toujours pris l’habitude de veiller et cela continue encore et encore. Les promenades sur le boulevard de l’ALN (ex-Front de mer) sont interminables et ne lassent pas les yeux braqués sur le port. Un peu plus tard, certains se dirigent vers le Théâtre de verdure, rebaptisé Cheb Hasni, du nom du créateur du raï love, assassiné le 29 septembre 1994. D’autres investissent les restaurants, surtout ceux qui excellent dans le poisson, avant d’aller se défouler sur la piste de danse d’un de ces nombreux clubs ayant pignon sur corniche. Les plus fameux ont pour nom « Le Florida » et « Le Dauphin » et leur nombre a augmenté ces dernières années, bien qu’Oran ait été, à un moment, touchée à son tour par des actes de violence. Les cabarets, où ont débuté Khaled, Cheb Mami, Fadéla et Sahraoui, Houari Benchenet ou Cheb Hindi demeurent l’habitat naturel du raï et constituent un incroyable vivier de talents.
