Description
Avec Dear Children of Our Children, I Knew, Alabaster DePlume et Cremisan signent une œuvre aussi envoûtante que politiquement brûlante, un disque qui transcende le jazz contemporain pour en faire une expérience à la fois sensorielle et intellectuelle. Porté par une production luxuriante où les cuivres de DePlume s’entrelacent avec les mélodies envoûtantes de Cremisan, l’album oscille entre douceur mélancolique et urgence militante. Dès l’ouverture avec Bringing Up The Nakba, on est saisi par la puissance évocatrice des textes, où l’histoire palestinienne se mêle à une introspection presque mystique. La voix de DePlume, à la fois rauque et délicate, porte des paroles qui résonnent comme des prières laïques, tandis que les arrangements, entre big band et folk expérimental, créent une tension entre beauté et désespoir.
Le deuxième morceau, I Play A Role In It And I Know, confirme cette alchimie entre lyrisme et engagement. Les cuivres, arrangés avec une précision presque cinématographique, s’élèvent comme des vagues avant de s’effondrer dans des silences lourds de sens. Cremisan, avec ses nappes de synthétiseurs et ses harmonies vocales, ajoute une dimension onirique qui rappelle parfois les expérimentations de Flying Lotus ou les élans spirituels de Kamasi Washington, mais avec une identité bien plus radicale. It’s Only Now Once (Elbit Systems Windowpane) pousse l’audace plus loin encore, avec des beats glitchés et des samples qui évoquent une dystopie proche, tandis que le titre éponyme Glass offre une parenthèse cristalline, presque minimaliste, où la guitare acoustique et le piano se répondent dans une danse fragile.
La face B, plus intime, explore des textures organiques et des mélodies qui semblent puisées dans un folklore réinventé. Honeycomb et Cremisan (le titre le plus abouti de l’album) sont des bijoux de construction, où chaque note semble pesée, chaque silence chargé de sens. Les textes, entre poésie et manifeste, évoquent la transmission, la résistance et l’espoir, le tout enveloppé dans une production qui marie l’improvisation jazz à une rigueur presque classique. Gifts of Olive et What Did The Child Say / Facing Reality clôturent le disque en apothéose, avec une intensité qui rappelle les grands cycles de Gil Scott-Heron ou les fulgurances de Shabazz Palaces.
Si Dear Children of Our Children n’est pas un album facile d’accès — son ambition formelle et son engagement politique peuvent dérouter — il s’impose comme une œuvre majeure du jazz contemporain, une proposition qui refuse les compromis. Alabaster DePlume et Cremisan y prouvent que le jazz peut encore être un langage subversif, capable de mêler beauté et urgence sans jamais tomber dans le didactisme. Un disque à écouter en boucle, comme on revisite une œuvre d’art engagée, où chaque écoute révèle de nouvelles strates de sens et d’émotion.