Description
Dans l’histoire du jazz, peu de pianistes ont su marier avec autant de grâce la sophistication harmonique et l’improvisation lyrique que Ahmad Jamal. Recorded Live At « Oil Can Harry’s », réédité en 2026 sous forme de vinyle transparent ambre pour le Record Store Day, est un rappel saisissant de son génie. Capturé dans l’intimité d’un club de Toronto en 1982, ce concert de post-bop respire l’élégance désinvolte d’un musicien qui a toujours su transformer l’espace en temps suspendu. Jamal, accompagné de son trio légendaire (avec James Cammack à la contrebasse et Idris Muhammad à la batterie), y déploie une palette sonore où chaque note semble pesée, chaque silence chargé de sens.
Le disque s’ouvre avec Effendi, une version de 18 minutes qui est moins une interprétation qu’une réinvention. Jamal y étire les thèmes comme une toile de fond, laissant ses doigts danser sur les touches avec une précision chirurgicale. Les accords, d’une richesse presque orchestrale, s’enchaînent avec une fluidité qui rappelle ses collaborations avec Miles Davis dans les années 50, mais ici, c’est Jamal qui dicte la loi. La section rythmique, en particulier Idris Muhammad, pulse avec une énergie contenue, comme un cœur battant sous une peau de soie. Poinciana, plus concise, est un chef-d’œuvre de tension et de relâchement, où le piano semble chuchoter des secrets à l’oreille de l’auditeur.
Le clou du spectacle est sans conteste Folklore, une pièce de 22 minutes qui oscille entre méditation et virtuosité. Jamal y explore des textures presque orchestrales, alternant entre des passages d’une douceur envoûtante et des éclats percussifs qui rappellent son approche percussive du clavier. La contrebasse de Cammack, profonde et résonante, sert de colonne vertébrale à cette odyssée sonore, tandis que la batterie de Muhammad ajoute une dimension presque cinématographique, comme si chaque coup de cymbale était une scène de film. C’est une performance qui transcende le simple concert pour devenir une expérience presque spirituelle.
La production de cette réédition, bien que fidèle à l’original, bénéficie d’un mastering qui met en valeur la chaleur analogique du son. Le vinyle transparent ambre, un choix audacieux et esthétiquement sublime, ajoute une dimension presque mystique à l’écoute. Recorded Live At « Oil Can Harry’s », c’est l’art du jazz dans ce qu’il a de plus pur : une musique qui ne se contente pas de divertir, mais qui invite à l’introspection. Pour les amateurs de post-bop, c’est une pépite ; pour les autres, une porte d’entrée vers l’un des plus grands pianistes de tous les temps.