Description
Wendell Harrison et son Tribe rendent un hommage aussi fervent qu’inattendu à Pharoah Sanders avec A Tribute to Pharoah Sanders, un album qui transcende le simple exercice de style pour s’imposer comme une réinvention audacieuse du langage coltranien. En s’appropriant des thèmes emblématiques du saxophoniste légendaire — de The Creator Has a Master Plan à Thembi — le clarinettiste et son ensemble (composé de musiciens aguerris comme le pianiste Kenn Cox ou le batteur Doug Hammond) ne se contentent pas de citer : ils réorchestrent. Le résultat est une alchimie entre tradition et modernité, où les cuivres de Harrison, à la fois lyriques et rugueux, dialoguent avec des arrangements qui oscillent entre free jazz et modalisme, sans jamais tomber dans la redite. La production, signée par l’équipe d’ORG Music, mise sur un son chaud et aéré, capturant la respiration des instruments avec une clarté presque tactile, comme si l’on était assis au premier rang d’un club de Détroit en 1972.
Love Is Everywhere (A-3) ouvre l’album sur une note envoûtante, où le saxophone de Harrison, enveloppé dans des nappes de piano et de contrebasse, déploie une mélodie à la fois sensuelle et mystique, tandis que Pojo (A-2) explose en une furie collective, portée par un rythme afro-cubain endiablé et des solos qui semblent improvisés sur le vif. C’est là que l’album révèle sa force : une capacité à mêler groove et abstraction sans jamais sacrifier l’émotion. The Creator Has a Master Plan (B-2), morceau-titre implicite, est traité avec une solennité qui rappelle les versions de Sanders, mais la version de Harrison, plus épurée, met en lumière la structure harmonique du thème, comme si l’on redécouvrait une partition ancienne sous un nouveau jour.
Pourtant, c’est Thembi (B-4) qui vole la vedette, transformé en une méditation hypnotique où la clarinette de Harrison, doublée par des effets de réverbération, évoque les paysages sonores de Karma ou Izipho Zam. Le morceau s’étire sur près de neuf minutes, et chaque note semble pesée, chaque silence chargé de sens. À l’inverse, Softly As In A Morning Sunrise (B-3) — un standard de Broadway détourné en une ballade free — surprend par sa délicatesse, où le piano de Cox et la contrebasse de Ron Brooks tissent une toile de fond onirique, tandis que Harrison improvise avec une retenue qui rappelle les plus belles heures de John Coltrane.
A Tribute to Pharoah Sanders n’est pas un disque de plus dans la longue liste des hommages jazz : c’est une preuve que l’héritage de Sanders, loin d’être figé, peut encore inspirer des explorations radicales. Wendell Harrison et son Tribe ont su capter l’esprit du maître — son lyrisme, son engagement spirituel, sa liberté — tout en y injectant une fraîcheur qui le rend immédiatement indispensable. À écouter à haute volume, de préférence dans le noir, pour laisser ces mélodies vous traverser comme une prière.