Description
Abbey Lincoln, figure tutélaire du jazz vocal, s’empare ici d’un répertoire aussi exigeant que révélateur avec une maturité qui force l’admiration. That’s Him! (2026), réédité avec un soin méticuleux par Craft Recordings, est une plongée dans l’âme du jazz vocal des années 1950-60, où la voix de Lincoln, désormais teintée de cette gravité mélancolique qui la caractérisait dans ses dernières années, épouse des standards aussi variés que Happiness Is Just a Thing Called Joe ou Don’t Explain. L’album, pressé sur un vinyle 180-gramme d’une clarté cristalline, restitue chaque nuance de son phrasé, chaque souffle chargé d’émotion, comme si le temps s’était suspendu pour nous offrir une écoute intime et presque sacrée.
Le choix des titres est audacieux : Lincoln y déploie une palette allant du soul-jazz envoûtant (Strong Man) à la ballade déchirante (Tender as a Rose), en passant par des réinterprétations de classiques comme Porgy (issu de Porgy and Bess), où sa voix, à la fois puissante et fragile, transcende le matériel original. Le point d’orgue reste That’s Him!, morceau-titre où elle incarne avec une intensité rare l’amour et la vulnérabilité, son interprétation oscillant entre murmures et cris intérieurs. La production, sobre et chaleureuse, met en valeur le piano de Mal Waldron et la section rythmique, sans jamais étouffer la voix de Lincoln, qui domine l’espace comme une reine incontestée.
On pourrait reprocher à cette édition une certaine redondance avec d’autres rééditions de Lincoln (notamment Abbey Is Blue ou Straight Ahead), mais That’s Him! se distingue par sa cohérence thématique et sa direction artistique épurée. Lincoln y apparaît moins comme une diva que comme une conteuse, une gardienne de la tradition du jazz vocal, capable de rendre intemporels des morceaux souvent galvaudés. Le vinyle, avec son grain chaud et sa dynamique impeccable, ajoute une couche de nostalgie supplémentaire, comme si ces enregistrements dataient d’une époque révolue où le jazz était encore une musique de résistance et de passion.
En somme, That’s Him! est un hommage posthume à une artiste dont l’héritage dépasse largement les frontières du jazz. Pour les amateurs de vocal jazz, c’est une écoute obligatoire ; pour les autres, une porte d’entrée vers l’œuvre d’une femme qui a fait du chant un acte politique et poétique. À placer aux côtés des grands disques de Nina Simone ou de Sarah Vaughan, aux côtés de ces enregistrements qui ne vieillissent pas, mais mûrissent avec le temps.