Description
Dans l’univers labyrinthique du free jazz, où les frontières entre composition et improvisation s’effritent sous les doigts des visionnaires, Blue Lake de Don Cherry se dresse comme un monument à la fois fragile et monumental. Réédité en deluxe edition par Charly Records, ce disque de 1971, longtemps cantonné aux rayons des collectionneurs, retrouve une seconde jeunesse grâce à une remasterisation qui restitue toute la chaleur organique de l’enregistrement original. Capturé dans les studios BYG de Paris, l’album respire l’énergie brute d’une scène européenne en ébullition, où Cherry, entouré de sidemen comme le saxophoniste Gato Barbieri ou le batteur Aldo Romano, transcende les codes du genre avec une grâce presque mystique. La pochette, sobre et évocatrice, annonce la couleur : un bleu profond, presque liquide, qui miroite comme les reflets d’un lac sous la lune — une métaphore parfaite pour une musique qui coule entre les notes, insaisissable et envoûtante.
L’ouverture avec Blue Lake est un chef-d’œuvre de concision et de puissance. En à peine cinq minutes, Cherry et son quartet esquissent une mélodie hypnotique, portée par la trompette douce-amère de Don, dont les harmoniques tremblent comme des feuilles au vent. Le morceau respire la sérénité, mais cette tranquillité n’est qu’une illusion : dès les premières secondes de Dollar And Okay’s Tunes (Part 1), l’auditeur est projeté dans un tourbillon de dissonances et de rythmes syncopés. Barbieri, avec son saxophone ténor rugissant, y déploie un phrasé sauvage, presque animal, tandis que Cherry répond par des clusters de notes cristallines, comme s’il dialoguait avec l’écho d’un autre monde. La section rythmique, menée par le contrebassiste Jean-François Jenny-Clark et Romano, pulse avec une urgence presque physique, transformant l’écoute en une expérience sensorielle. Ce morceau, long de près de dix-sept minutes, est une odyssée où chaque instrument semble chercher sa place dans un univers sonore en constante mutation.
La seconde partie de Dollar And Okay’s Tunes et les deux volets d’East confirment la maîtrise de Cherry pour l’improvisation collective. East en particulier est un voyage en deux actes, où la trompette de Cherry, tantôt lyrique, tantôt agressive, dialogue avec les percussions de Romano dans une danse endiablée. Le premier volet, plus contemplatif, laisse place à une explosion de textures dans le second, où les instruments se superposent en une mosaïque chaotique mais cohérente. On y entend l’influence de la musique africaine et moyen-orientale, que Cherry a intégrée à son langage après ses voyages en Inde et au Mali. Cette fusion des cultures, typique de l’approche « world jazz » du trompettiste, donne à l’album une dimension universelle, bien au-delà des clivages géographiques ou stylistiques.
Si Blue Lake n’est pas l’œuvre la plus accessible de Don Cherry — et c’est là sa force —, il n’en reste pas moins un disque essentiel pour quiconque s’intéresse au free jazz et à ses ramifications. La deluxe edition, avec son livret enrichi et sa qualité sonore impeccable, est une aubaine pour les puristes comme pour les néophytes. Car au-delà des débats sur l’héritage de Cherry ou la place de BYG dans l’histoire du jazz, une chose est sûre : cette musique, à la fois brute et raffinée, continue de parler aux oreilles qui savent écouter. Et dans un monde où le jazz est trop souvent réduit à des clichés, Blue Lake rappelle que l’audace et l’émotion pure restent les meilleurs guides.