Description
Avec On Tour, Yann Tiersen confirme une fois de plus qu’il est bien plus qu’un simple compositeur de musiques de films ou un artisan de l’électro-acoustique minimaliste. Ce disque, annoncé comme un retour aux sources rock après des années d’expérimentations électroniques et orchestrales, est une surprise : un album de post-rock et d’indie rock où l’énergie brute des guitares se marie à la précision mélodique qui a fait sa renommée. Le vinyle rouge, pressé avec soin, ajoute une touche de théâtralité à l’objet, comme si chaque sillon devait refléter la chaleur des concerts annoncés en titre. Dès les premières notes de La Terrasse, on comprend que Tiersen a troqué les claviers contre des riffs saturés et des rythmiques hypnotiques, tout en conservant cette capacité à transformer l’ordinaire en épique. Le morceau, avec ses montées en puissance dignes de Mogwai, pose le ton : un mélange de nostalgie et de rage contenue, où la guitare de Tiersen dialogue avec des nappes de synthés discrets, comme un fantôme du passé.
La Rade et Ma France À Moi confirment cette mue. Le premier, avec son arpège obsédant et sa batterie martiale, évoque les paysages côtiers bretons sous une pluie d’orage, tandis que le second, plus direct, rappelle les hymnes rock des années 2000, avec une touche de mélancolie à la Dominique A. Mais c’est Les Bras De Mer qui vole la vedette : une ballade post-rock où les guitares se déploient en vagues successives, portées par un rythme implacable, avant de s’éteindre dans un final presque spirituel. Tiersen prouve ici qu’il maîtrise l’art de la tension dramatique, un héritage évident de ses collaborations avec des groupes comme The Married Monk ou de ses propres explorations dans L’Incognito (2005). La production, signée par le Britannique Gareth Jones (qui a travaillé avec Depeche Mode et Einstürzende Neubauten), est impeccable : les instruments respirent, les dynamiques sont ciselées, et le vinyle rouge, avec ses reflets changeants, semble capturer chaque micro-vibration.
Côté surprises, 1er Réveil Par Temps De Guerre surprend par son côté punk décomplexé, presque un clin d’œil à Le Phare (2016), mais avec une urgence renouvelée. Les paroles, si elles existent, restent discrètes, comme souvent chez Tiersen, mais l’instrumentation parle pour lui : des riffs dignes de Sonic Youth, des breaks percussifs qui claquent comme des coups de feu. Mary, en revanche, est un retour aux sources, avec un piano minimaliste et une mélodie qui rappelle Amélie sans jamais tomber dans le cliché. Le morceau State Of Shock, quant à lui, est une pépite : une construction progressive où les guitares distordues s’entrelacent à des nappes électroniques, créant une atmosphère à la fois apocalyptique et envoûtante. On pense à Godspeed You! Black Emperor, mais avec la touche française de Tiersen, plus intime, moins grandiloquente.
Si On Tour a un défaut, c’est peut-être son manque de cohésion thématique : certains morceaux (La Perceuse, Le Train) peinent à se démarquer, comme si Tiersen avait voulu trop en faire. Pourtant, c’est précisément cette diversité qui fait la force de l’album. À l’ère où le post-rock se sclérose dans des formules répétitives, Tiersen ose un mélange des genres audacieux, entre rock industriel, ballades mélancoliques et expérimentations électroniques. Le résultat est un disque qui respire la vitalité, un pied dans le passé (ses racines bretonnes, son amour pour les claviers vintage) et l’autre dans un présent où le rock n’a pas dit son dernier mot. On Tour n’est pas un chef-d’œuvre intemporel, mais c’est une écoute revigorante, une preuve que Yann Tiersen sait encore nous surprendre.